STOP-GAZ

Gaz de schiste : une impasse

Polémiques sur l'importation de gaz américain par EDF et Engie

L'arrivée au premier trimestre 2016 de "gaz de schiste" en Europe (Portugal, Norvège) illustre la volonté des producteurs de gaz aux Etats-Unis d'exporter une partie de leur production.

L'annonce, il y a quelques jours, d'une importation en France de ce même gaz, à destination d'EDF ou d'Engie, confirme cette politique.

Il s'agit là d'un phénomène nouveau, qui s'explique par une conjonction de plusieurs facteurs.

D'abord, un fort développement de la production d'hydrocarbures aux Etats-Unis depuis une dizaine d'années, reposant sur l'utilisation massive de la fracturation hydraulique visant le pétrole et le gaz de schiste ou de roches compactes, et dans un contexte de prix de vente élevés jusqu'en 2015. Des entreprises envisagent donc d'en exporter une partie.

 En second lieu, alors que le pétrole se transporte de puis longtemps dans le monde entier par des supertankers,  les marchés du gaz dans le monde sont encore largemenrt "régionaux", séparés les uns des autres du fait des difficultés de transport. Mais les gazoducs, les équipement de liquéfaction (GNL) /gazéification, les installations portuaires, les bateaux adaptés se sont développés récemment, et de nombreux projets sont en cours. Les Etats-Unis peuvent donc exporter au loin, par exemple en Europe, même si cela coûte cher.

D'autre part, beaucoup de pays européens affichent leur volonté de desserrer leur dépendance à l'égard de quelques pays producteurs (Russie, Algérie, Moyen-Orient...), soit pour des raisons politiques, soit pour préserver des capacités d'approvisionnement suffisantes dans le futur. D'autant plus que la production européenne (Grande Bretagne, Pays-Bas, Norvège surtout) est en baisse.

Dans ce contexte,  à une époque où la spéculation sur le gaz de schsite américain battait son plein, où le prix du gaz américain chutait et les prix mondiaux montaient, EDF a cru pouvoir faire de bonnes affaires.

D'une part en exploitant elle-même des puits de gaz de schiste au texas ou en Pennsylvanie, d'autre part en passant en 2014 avec la société Chénière un contrat d'approvisionnement pour 20 ans de gaz américain pour ses besoins en France. (voir par exemple http://www.challenges.fr/entreprise/20140718.CHA6249/edf-signe-un-accord-pour-importer-du-gaz-de-schiste-americain.html

Nous reproduisons ci-dessous un article fort explicite publié en juin 2015 sur les activités d'EDF aux Etats-Unis

  http://www.legazdeschiste.fr/exploitation-en-amerique-du-nord/18062015,au-texas-edf-investit-dans-l-exploitation-du-gaz-de-schiste,1228.html

En attendant que la législation évolue favorablement en faveur de la filière en France et en Europe, EDF vient de conclure un partenariat important aux Etats-Unis. Le groupe français peut ainsi exploiter du gaz de schiste, certes loin de ses bases. Au Texas mais également en Pennsylvanie. 

Le gaz est l'énergie de l'avenir, et EDF l'a bien compris. Si pour le moment le groupe français ne peut opérer sur son marché national pour ce qui est du gaz de schiste, l'exploitation aux Etats-Unis quant à elle est autorisée. EDF Trading, une branche d'EDF, vient de se porter acheteuse de nombreux puits exploitant le gaz de schiste au Texas et en Pennsylvanie. EDF Trading est rappelons-le une partie de l'activité d'EDF spécialement en charge des opérations d'achat et de vente de pétrole, de charbon et donc de gaz.

L'acquisition de puits de gaz de schiste aux Etats-Unis n'est pas vraiment une première pour le groupe puisque dans le cadre de ses activités, des opérations d'achat d'infrastructures et de stockage de charbon, de pétrole et de gaz avaient déjà été réalisées. La présence d'EDF Trading aux Etats-Unis sur la filière du gaz de schiste est ainsi un prolongement et une continuité logiques de son métier de base.

Pour l'occasion, EDF Trading est installé au Texas avec son siège à Austin, la capitale de l'état. Rebaptisée spécialement EDF Trading Ressources (EDFTR), cette unité est dirigée par une équipe resserrée de cadres issus du monde pétrolier texan. EDF Trading Ressource se présentant comme une  "compagnie indépendante d'exploration et de production de pétrole et de gaz naturel".

Les puits et les zones où est implanté EDFTR sont pour le moment essentiellement à l'Est du Texas avec non moins de 500 puits courant sur une zone importante de 120 km² de superficie et dans le comté de Greene en Pennsylvanie sur 80km².

Les puits achetés récemment par EDFTR appartenaient il y a peu encore au groupe énergétique canadien Encana.

Et il y a fort à parier que le groupe français continue sa stratégie d'acquisition de puits de forage de gaz de schiste aux Etats-Unis. Pour preuve, le protocole d'accord signé en 2013 déjà avec la compagnie indienne Gail visant à acquérir conjointement des concessions de ce type sur le sol américain.

Il est également possible qu'une deuxième phase d'expansion du groupe se solde par l'ouverture de nouveaux bureaux ailleurs qu'au Texas, dans d'autres régions des USA où le gaz de schiste est abondant.

Pour cela, il faudra que l'exploitation actuelle et à venir des puits soit suffisamment rentable pour inciter EDFTR à poursuivre dans cette voie.

Donc, nous y voilà : une première livraison de GNL pour EDF est annoncée pour bientôt.

Ce qui n'a pas manqué de faire polémique en France, où l'opposition au gaz de schiste est forte et son exploitation interdite.

Au point que la Ministre Ségolène Royal, le 10 mai, a exprimé devant les députés sa volonté d'étudier les moyens juridiques aptes à empêcher cette importation.

Selon l'AFP : La ministre de l'Énergie et de l'Environnement Ségolène Royal a affirmé mardi vouloir "examiner juridiquement" comment interdire l'importation de gaz de schiste en France, alors qu'EDF et Engie ont prévu d'importer du gaz américain, dont une partie sera issue des gisements de schiste.

"Je vais examiner juridiquement la façon dont nous pouvons interdire l'importation de gaz de schiste et, en tout état de cause, ces entreprises (EDF et Engie, ndlr) devront s'orienter vers d'autres marchés pour n'importer que des gaz d'origine conventionnelle", a déclaré la ministre lors des questions au gouvernement, à l'Assemblée nationale.

EDF, dont l'État détient près de 85% du capital, et Engie (ex-GDF Suez), dont l'État est aussi actionnaire à hauteur d'environ 33%, ont signé, ces dernières années, des accords commerciaux pour importer du gaz naturel liquéfié (GNL) américain.

EDF a signé un accord avec une filiale de l'américain Chenière en 2014 pour la fourniture de 770.000 tonnes de GNL par an, pendant au moins 20 ans. A la signature du contrat, les premières livraisons avaient été prévues pour 2019.

De son côté, Engie a signé en octobre 2015 un contrat également avec Chenière pour la fourniture d'un maximum de 12 cargaisons de GNL par an, à partir de 2018.

"Il y a, c'est vrai, dans ces contrats que j'ai regardé de près (...) 40% de gaz d'origine gaz de schiste", a indiqué M. Royal.

"Puisque la France interdit la fracturation hydraulique pour des raisons de protection de l'environnement, j'ai interrogé ces deux entreprises sur les raisons pour lesquelles elles n'avaient pas été vigilantes", lors de la passation de ces contrats, a ajouté la ministre.

Avec le boom des gaz de schiste, les Etats-Unis se sont notamment lancés dans une stratégie d'exportation. Les premières cargaisons de GNL sont déjà parties vers l'Amérique du sud et l'Europe.

Et le lendemain, elle écrit aux Présidents d'EDF et d'ENGIE pour leur demander de ne plus signer de nouveaux contrats de ce type :

La ministre de l'Energie et de l'Environnement Ségolène Royal a écrit mercredi aux deux dirigeants d'EDF et Engie pour leur demander "de renoncer" à l'avenir à importer du gaz de schiste, dans un courrier que l'AFP a pu consulter. "Pour l'avenir, je vous demande de renoncer à toute signature de contrat d'importation de gaz qui porterait préjudice à la politique énergétique conduite par la France", écrit la ministre dans une lettre adressée au PDG d'EDF Jean-Bernard Lévy et à la directrice générale d'Engie, Isabelle Kocher.

Cette initiative intervient après des critiques soulevées par la signature par EDF et Engie de contrats d'importation de gaz naturel liquéfié (GNL) américain, dont une partie provient de gisements de schiste. Mardi, Mme Royal avait indiqué à l'Assemblée nationale vouloir "examiner juridiquement" comment interdire l'importation de gaz de schiste en France, alors que la fracturation hydraulique, mode d'extraction généralisé de cette ressource, est interdite en France depuis 2011.
D'après l'AFP :
Dans sa lettre, Ségolène Royal demande également aux deux groupes, dont l'Etat est actionnaire, de "vérifier l'origine et le mode de production du gaz importé pour que celui-ci soit exclusivement issu de sources conventionnelles". "L'importation de gaz de schiste américain par votre entreprise n'est pas cohérente avec le choix qui a été fait en France", insiste-t-elle, sans pour autant demander une annulation des contrats déjà passés.

EDF a signé en 2014 et 2015 deux contrats avec l'américain Cheniere pour la fourniture de GNL à partir de 2019 et pendant au moins 20 ans, suivi d'un autre, en 2015, pour des livraisons de GNL d'ici 2018. De son côté, Engie a signé en octobre 2015 un contrat avec Cheniere pour la fourniture d'un maximum de 12 cargaisons de GNL par an, à partir de 2018. Sur ces contrats, Mme Royal demande à EDF et Engie "de fournir des éléments de réponses précis".

 

Cette position, aujourd'hui, est surprenante à plus d'un titre.

  • Pourquoi ne pas avoir anticipé, alors que les contrats et les projets sont connus depuis deux ans au moins ?
  • Si ces contrats sont contraires "au choix faits en France", pourquoi alors les a-t-elle laisser signer et ne les a-t-elle pas dénoncés depuis 2014 ou 2015 ?
  • Pourquoi l'Etat, actionnaire très majoritaire d'EDF a-t-il laissé cette entreprise signer un tel contrat pour maintenant le critiquer au moment de sa mise en oeuvre ?
  • Quels sont les moyens de distinguer, à la livraison,  l'origine géologique du gaz : conventionnel/schiste/tight/sous-produit du pétrole lui-même peut-être de schiste, etc. ?
  • Comment s'opposer juridiquement à un échange normal du point de vue de tous les accords commerciaux internationaux ?

On a l'impression d'un double langage et d'une posture qui sera bien difficile à tenir.

D'autre part, en toute logique, il faudrait aussi refuser d'importer des USA des produits qui pourraient avoir été fabriqués grâce au gaz de schiste. C'est à dire tous les produits qui ont utilisé de l'electricité produite dans des centrales thermiques. On n'importerait plus rien ! Et il faudrait aussi interdire à des sociétés françaises telles que Vallourec, Total, Technip... de vendre aus Etats-Unis leurs produits et leurs services aux producteurs de pétrole ou  de gaz.

Et bien sûr, l'Etat actionnaire d'EDF et d'Engie devrait immédiatement imposer à ces entreprises de rompre leurs contrats et de cesser toutes leurs activités de productions d'hydrocarbures aux Etats-Unis ou ailleurs.

Bref, ça ne tient pas la route.

Le plus "simple" ce n'est pas de réglementer les importations, c'est de ne pas (ou ne plus) produire d'hydrocarbures non-conventionnels, aux Etats-Unis, au Canada, en Algérie, à Oman, etc.

Pour lutter contre le réchauffement climatique, on sait qu'il faut laisser une grande partie des hydrocarbures dans les sous-sol - à commencer par les plus "sales" : les non-conventionnels (de shiste, tight, sables bitumineux, de houille etc.). Partout dans le monde, ici comme ailleurs.

Et cela ne dépend pas de notre ministre, mais des Etats concernés et surtout des citoyens.

On lira ci-dessous un article d'Emmanuelle Réju, dans la Croix, interviewant le député européen EELV Yannick Jadot, qui résume la problématique :

En tant que consommateurs, nous ne pouvons pas nous exonérer des conditions de production de ce que nous consommons. C’est vrai des conditions sociales dans lesquelles sont fabriqués les tee-shirts au Bangladesh. Mais aussi des conditions de production des gaz de schiste, dont nous savons qu’elles sont très dommageables pour l’environnement.

L’exploitation de ces gaz non conventionnels engendre localement des pollutions chimiques importantes. Des rapports récents et alarmants font état d’une multiplication des séismes en Oklahoma, dans le Dakota et une partie de la Californie, liée au recours à la technique de la fracturation hydraulique. Par solidarité, nous devons être soucieux des pollutions que nous générons aux États-Unis en important du gaz produit de cette façon.

Par ailleurs, l’impact de l’exploitation des gaz de schiste sur le climat est bien plus important que celui des gaz conventionnels. La multiplication des puits et la technique de la fracturation hydraulique provoquent des fuites importantes de méthane, un gaz qui a un pouvoir réchauffant bien plus élevé que le CO2. À partir du moment où il s’agit de climat, nous sommes tous concernés.

> Lire aussi : Les méfaits de la fracturation hydraulique aux États-Unis

De la même façon, nous devrions être bien plus exigeants sur la situation politique de nos autres fournisseurs de gaz, qu’ils soient russes ou algériens. Se mettre sous la dépendance d’exportateurs peu scrupuleux du point de vue des droits humains ou environnementaux n’est pas très glorieux.

Pour réduire cette dépendance et notre facture énergétique, nous devrions concentrer nos efforts sur la baisse des consommations énergétiques, plutôt que de chercher de nouveaux fournisseurs. Je rappelle que l’Europe dépense un milliard d’euros chaque jour en importation de gaz et de pétrole.

La consommation de gaz, dont près de la moitié est consacrée au chauffage des bâtiments, est en baisse en Europe et en France. L’enjeu est de continuer sur cette lancée, en mettant notamment en place des programmes de rénovation des bâtiments, et non de multiplier les approvisionnements.

Le gouvernement, qui refuse l’exploitation des gaz de schiste en France, a manqué de cohérence. Les contrats passés par EDF et Engie ne datent pas d’hier. Pourquoi ne pas avoir agi de manière préventive en s’opposant à la signature de ces contrats, alors que l’État est un actionnaire important d’Engie et l’actionnaire majoritaire d’EDF ? Pensait-on que ces importations allaient passer inaperçues ?

Même si je soutiens, au pied du mur, le principe de l’interdiction proposé sous la pression par la ministre de l’énergie, je ne peux que constater qu’il s’agit d’une stratégie compliquée et fragile juridiquement. Il aurait été préférable d’anticiper, plutôt que de corriger le tir dans les pires conditions.

 


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